Comment mettre la vidéo au service du développement professionnel des enseignants ?
Six illustrations du bon usage de la vidéo dans le développement professionnel des enseignants.
12 juin 2019 par Mary Burns, Education Development Center|
|
Elizabeth Toe avec ses élèves de la maternelle à Billy Town au Libéria.
CREDIT: GPE/Kelley Lynch

S’il vous est déjà arrivé de vous laisser émerveiller par des vidéos de chats sur YouTube, alors vous pouvez témoigner du pouvoir de fascination et d’absorption d’une vidéo. Ces qualités font de la vidéo un potentiel puissant outil pour le développement professionnel des enseignants.

Les avantages de la vidéo

La vidéo a en effet beaucoup à offrir à la formation des enseignants. Tout d’abord, il s’agit, à l’évidence, d’un média visuel, et donc extrêmement captivant. Les recherches menées en neurosciences suggèrent que le cerveau humain traite l’image (qu’il s’agisse d’un film ou d’une photo) bien plus rapidement qu’un texte.

Comparé à la vidéo, le texte est un média limité. Il fait principalement appel à la logique et est restreint à la signification attribuée au mot, ce qui limite souvent l’impression qu’on désire transmettre. De plus, le texte peut être inefficace : le destinataire d’une information textuelle doit recevoir et « traduire » simultanément le texte en images mentales, afin de mieux le comprendre et de « voir » mentalement l’information transmise (Burns, 2006). C’est pourquoi l’on dit qu’une image « vaut mille mots ».

Pour certains apprenants (dont les enseignants), cette difficulté peut être intimidante et particulièrement difficile lorsque nous tentons de lire sur un écran. Les études montrent en effet que la charge cognitive et la question de l’attention font que la plupart des êtres humains ne parviennent pas à lire pour comprendre (Wolf, 2018 ; Carr, 2011).

De plus, la vidéo comporte de nombreux avantages pour le développement professionnel des enseignants. Elle propose des faits probants, des modèles et un guide de mise en œuvre des procédures et processus, elle stimule de nouvelles idées, démontre la pratique visée et peut motiver les enseignants. À la fois en toute discrétion et en se cumulant, ces attributs sont des ingrédients essentiels lorsque l’on tente de faire évoluer les pratiques pédagogiques en classe.

Enfin, la vidéo, c’est un document archivé d’apprentissage professionnel. L’enseignant.e peut ainsi s’arrêter, revenir en arrière et revoir la vidéo autant de fois que nécessaire.

Comment la vidéo peut-elle réellement aider les enseignants à apprendre ?

On distingue de nombreuses façons d’utiliser la vidéo pour l’apprentissage des enseignants. Voici six illustrations de potentiels usages, et à mon avis, les plus utiles de la vidéo dans le cadre du développement professionnel des enseignants. Je suis sûre que la plupart des lecteurs en ont déjà testé certains, voire tous, et je serai reconnaissante de pouvoir connaître votre avis et votre expérience en la matière.

  1. Les modèles de la pratique visée
  2. Les enseignants bénéficient de voir d’autres enseignants travailler selon de nouvelles méthodes ou de voir la mise en œuvre réussie d’une innovation avec les mêmes types d’apprenants et dans un contexte semblable à celui qu’ils connaissent. Voir d’autres enseignants en action apporte de la crédibilité, des modèles de la pratique visée et permet une réflexion comparative et critique dans laquelle les enseignants examinent les caractéristiques des bonnes pratiques et mesurent leur propre performance à l’aune de cette norme (Jay & Johnson, 2002). La vidéo fournit un aperçu de ces bonnes pratiques.

    Il y a potentiellement trois façons d’approfondir et de développer ces modèles de la pratique visée. La première est d’étudier ces exemples vidéo dans le cadre d’une approche d’étude de cas. On y présente aux enseignants un problème ou une situation via vidéo (par exemple, comment pratiquer un apprentissage différencié dans une classe avec un effectif important), en utilisant des documents complémentaires tels que des plans de cours et un travail pour les élèves, et en l’incluant dans des discussions d’analyse. Rendez-vous sur Success at the Core pour un exemple de « cas » potentiels (également développé par EDC et désormais disponible sur Teaching Channel).

    La deuxième est de créer des vidéos qui montrent les différents niveaux d’un comportement pédagogique donné et d’aligner ces vidéos sur les rubriques de niveau de performance qui explicitent ces comportements. Nous aidons ainsi les enseignants à voir les différences progressives dans la mise en œuvre d’une pratique spécifique.

    Troisièmement, pour les enseignants qui se répartissent entre plusieurs lieux, mais qui ont un accès correct à Internet, des outils tels que Voice Thread (payant), qui permet des discussions synchrones et asynchrones vocales ou écrites, et les outils d’annotation vidéo gratuits disponibles sur le Web tels que VideoAnt et Rabb.it peuvent faciliter une analyse et enrichir un débat à partir d’exemples vidéos filmés dans la classe.

    Les coûts et le travail impliqués dans la réalisation de vidéos en classe sont variables et peuvent aller de modestes à très conséquents. Il existe cependant plusieurs sites qui recueillent et conservent des vidéos de bonnes pratiques pédagogiques. On les trouve en général sur YouTube, mais également sur des sites spécifiques tels que Teaching Channel mentionné plus haut.

  3. L’auto-évaluation et la réflexion des enseignants
  4. Outre sa fonction d’aperçu de bonnes pratiques, la vidéo peut servir de miroir permettant aux enseignants d’analyser leur propre pratique et d’en faire l’objet d’une réflexion. En Indonésie, les formateurs d’EDC ont filmé sur plusieurs années des enseignants dans le cadre de l’observation en classe. Les enseignants ont ensuite pu réfléchir à leur pratique en utilisant un protocole et en discutant de leurs observations avec un formateur. La recherche suggère que, lorsqu’elle est considérée dans le cadre d’un objectif précis et axée sur l’interprétation et la réflexion sur la pratique, ce type d’introspection peut permettre aux enseignants de gagner de nouvelles perspectives sur leur propre enseignement (Sherrin, 2004).

    De nombreux protocoles de réflexion sur leur propre pratique peuvent être utilisés par les enseignants, tels que le raisonnement et la prise de décision basés sur des faits probants (ERDM). Il existe de nombreuses ressources en ligne pour ceux qui s’intéressent à l’utilisation de la vidéo dans ce but. L’une des meilleures (à mon avis) est le projet Best Foot Forward du Centre de recherches sur les politiques éducatives de l’Université d’Harvard.

  5. Le coaching en live
  6. Les logiciels de vidéo interactive tels que Skype, utilisés avec une oreillette Bluetooth, peuvent permettre un coaching en live dans la classe. Cette technologie d’« oreillette » virtuelle n’est pas nouvelle, et c’est une approche qui a également été utilisée par EDC en Indonésie entre 2008 et 2010. Nous avions fourni une oreillette et mis en place une communication interactive via Skype pour un coaching formateur-enseignant en live.

    Selon les enseignants, ce coaching en live a été bénéfique. En plus d’être gourmand en bande passante, le coaching en ligne, bien plus que le coaching en salle de classe, souffre d’« angles morts ». Les coachs virtuels n’étaient donc pas en mesure de voir tout ce qui se passait « dans la classe ». En dépit de ces difficultés, le coaching virtuel vaut toutefois mieux que l’absence totale de coaching.

  7. Le partage entre enseignants
  8. Les wébinaires permettent aux enseignants de se « rencontrer » face à face pour partager des idées, collaborer ou simplement faire connaissance (un élément nécessaire à la formation de communautés d’apprentissage). Une interaction vidéo en « face à face » est particulièrement importante dans l’apprentissage en ligne, puisque les apprenants ne se rencontreront peut-être jamais en personne. De puissantes plateformes de wébinaires telles que Captivate, commercialisée par Adobe ou Big Blue Button, gratuite et open-source, permettent aux apprenants de travailler ensemble en plus petits groupes dans des salles distinctes, de chatter, de participer à des enquêtes, de partager des écrans, etc.

    Les wébinaires (ou plus exactement les « webcasts ») permettent également aux enseignants de participer de manière synchrone ou asynchrone à des forums, des réunions ou des présentations en ligne avec des collègues ou experts avec lesquels ils n’auraient peut-être jamais été en contact, sur des sujets particuliers (par exemple, bien enseigner).

  9. L’observation par les pairs
  10. La vidéo est également un outil puissant d’observation par les pairs qui permet de fournir un feedback et de bâtir des communautés de praticiens. Dans le cadre de l’un des projets d’EDC en Asie du Sud-est, nous avons créé des groupes d’apprentissage en ligne pour compléter les réunions d’enseignants en face à face. Ceux-ci permettent à de petits groupes d’enseignants de se rencontrer en ligne plusieurs fois par an pour partager un exemple de classe [1] de techniques qu’ils ont mises en œuvre, ainsi que leurs observations structurées (via une rubrique analytique et un protocole de feedback) sur ces techniques.

  11. La connaissance du contenu
  12. De nombreux enseignants dans le monde se trouvent en situation de devoir enseigner en dehors de leur discipline. De nombreux autres enseignent une matière qu’ils ont étudiée, mais pour laquelle ils ont besoin d’aide. La vidéo est alors souvent une aubaine pour aider ces enseignants à maîtriser le contenu de leurs leçons.

    Khan Academy- des vidéos stylées et commerciales, des présentateurs vedettes et des animations (comme celle-ci créée par EDC pour aider les enseignants pakistanais à se familiariser avec les techniques de collaboration [2] et celle-ci d’IREX pour aider les enseignants à enseigner en ligne [3] peuvent assister les enseignants dans l’apprentissage d’un contenu et des procédures qui seraient autrement difficiles à conceptualiser et mettre en œuvre à l’aide d’un simple texte.

    Le fait que des enseignants puissent accéder à un contenu vidéo avant de participer à un atelier en personne fait gagner du temps pour la séance formelle en face à face. Cette approche inversée du développement professionnel permet ainsi aux enseignants de participer à un apprentissage plus approfondi basé sur le questionnement et la conception aux côtés de collègues lors de la création, de la pratique et de l’évaluation d’activités de classe ou d’outils basés sur ces informations.

Mieux comprendre le potentiel de la vidéo

Si elle a des avantages, on se laisse facilement emporter par les bénéfices de la vidéo. Premièrement, comme de nombreuses technologies, peu d’études rigoureuses semblent soutenir la thèse d’une supériorité de la vidéo sur d’autres technologies utilisées dans l’apprentissage. Deuxièmement, la vidéo, comme toute expérience d’apprentissage fondée sur la technologie, doit être soigneusement conceptualisée, conçue, filmée et utilisée.

Troisièmement, la vidéo seule n’est pas un remède miracle pour le développement professionnel des enseignants. Les enseignants auront toujours à apprendre des concepts, des idées et des données abstraites, et pour cela, la vidéo n’est pas la panacée. Les enseignants ont besoin de voir des modèles de la pratique visée (à la fois en live et via vidéo), mais ils ont surtout besoin de temps et d’aide pour analyser, concevoir et mettre en œuvre le même type de cadre. La vidéo peut être en partie utile. Mais des professionnels compétents, du temps et des aides en classe seront encore plus utiles.  

Enfin, un mot sur la vidéo en général. Par son pouvoir de fascination et d’évocation, elle est un outil de discours et de persuasion efficace. Et comme elle est si souvent utilisée pour influencer et persuader, il est essentiel que nous aidions les enseignants et les élèves à comprendre comment étudier de façon critique les nombreuses vidéos auxquelles ils sont exposés.

En étudiant la structure des vidéos (les éléments tels que les symboles, les couleurs, la musique, la texture, le son) et la syntaxe de la vidéo (comment ces éléments sont organisés, les émotions qu’ils suscitent et les messages qu’ils transmettent), les enseignants peuvent apprendre à décoder, comprendre, interpréter et évaluer de façon critique les images visuelles comme ils le feraient avec un texte — pour pouvoir enseigner ensuite à leurs élèves ces mêmes compétences de pensée critique (Burns, 2006).

Qu’il s’agisse d’un texte ou d’une vidéo, un des principaux objectifs est d’aider les enseignants à transmettre à leurs élèves des capacités de pensée critique et de raisonnement. Les vidéos seules n’y parviendront pas, mais l’utilisation de la vidéo associée à de pratiques pédagogiques efficaces, si.

Ce billet est adapté d’une présentation faite par l’auteur à la Banque mondiale le 10 octobre 2018.

Remarques

[1] Merci à Paritta Prayoonyong, ancienne collaboratrice de l’Université Mahidol (Thaïlande) pour l’autorisation d’utilisation de sa vidéo.

[2] Cette animation a été conçue pour le programme Pre-STEP du Pakistan, financé par USAID.

[3] Cette vidéo a été développée par le Centre national pour le développement professionnel des enseignants de la République de Géorgie (TPDC) dans le cadre du Projet de formation des éducateurs pour l’excellence, financé par le Millennium Challenge Account – Géorgie.

Bibliographie

Burns, M.  (2006, février). A thousand words:  Improving teachers’ visual literacy skills. Multimedia Schools, 13 (1), 16-20. 

Carr, N. (2011). The Shallows: What the Internet Is Doing to Our Brains. New York, NY: W.W. Norton & Company, Inc.

Jay, J. K., & Johnson, K. L. (2002). Capturing complexity: A typology of reflective practice for teacher education. Teaching and Teacher Education, 18(1), 73-85.

Sherin, M. G. (2004). New perspectives on the role of video in teacher education. In J. Brophy (Ed.), Advances in research on teaching: Vol. 10: Using video in teacher education (pp. 1–27). Oxford, UK: Elsevier.

Wolf, M. (25 août 2018). Skim reading is the new normal. The effect on society is profound. The Guardian. Extrait de https://bit.ly/2BMd3Bb

 

Laisser un commentaireou

Derniers blogs

Tous les blogs
Lors de ses interventions durant les principaux forums du G7, Alice Albright, Directrice générale du Partenariat mondial pour l'éducation, a particulièrement insisté sur le rôle urgent de l'éducation...
Face à la situation critique des jeunes africains en matière d'emploi, le Pôle de qualité inter-pays de l’ADEA sur le développement des compétences techniques et professionnelles (PQIP-DCTP) entend...
L’UNICEF et le Partenariat mondial pour l’éducation travaillent sans relâche pour améliorer la qualité de l’éducation pour tous les enfants et leur garantir un apprentissage en toute sécurité et sans...

Commentaires

J'ai lancé une chaîne YouTube pour le développement personnel des enseignants. Et je compte la perfectionner au fur et à mesure. Je serai bien ravi de faire chemin avec le Partenariat Mondial pour l'éducation que j'apprécie énormément

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas divulguée. Tous les champs sont requis