Népal : scolariser les enfants issus des zones les plus défavorisées
17 mars 2020 par Aya Kibesaki, Global Partnership for Education et Jimi Oostrum, UNICEF Nepal |
Lecture : 7 minutes
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La stratégie de consolidation des actions dans le secteur de l’éducation mise en place par le Népal, contribue à éliminer les obstacles à l’accès, à la participation et à l’apprentissage pour les enfants confrontés aux disparités les plus marquées et les plus complexes.

Il y a deux ans, Barsha, jeune fille de 12 ans vivant dans la municipalité de Pipara dans le district de Mahottari au Népal, n’était pas scolarisée.

Elle est issue d’une communauté ethnique (les Dalit) classée parmi celles au bas du système de castes en vigueur au Népal. Bien que de nombreux enfants aient eu accès à l'éducation ces dernières années grâce aux efforts du gouvernement et des partenaires au développement, et notamment grâce au soutien du PME, certains groupes ont moins bénéficié (ou même pas du tout) de ces gains, creusant ainsi l'écart entre eux et le reste de la population du pays.

Dans la communauté dont est issue Barsha, il était courant que les filles ne soient pas scolarisées ou abandonnent leurs études avant d’atteindre le secondaire, très souvent en raison de mariages arrangés bien avant l'âge minimum légal actuel de 20 ans. La mère et la sœur aînée de Barsha se sont mariées et ont eu des enfants avant le milieu de leur adolescence.

Les parents de Barsha, dont aucun n’a pu aller à l’école, estimaient qu’ils ne pouvaient pas se permettre de l’envoyer à l’école. Bien que l'éducation publique au Népal soit gratuite, il y a des frais de transport et d'uniforme que les familles doivent couvrir. De plus, si Barsha allait à l'école, elle ne pourrait plus aider avec les tâches ménagères.

« Nous nous demandions qui aurait bien pû s’occuper des autres enfants et des chèvres si ce n’est elle », explique sa maman. « Nous pensions simplement que nous avions plus besoin d'elle à la maison pour nous aider avec les travaux domestiques ».

Convaincre les familles d'envoyer leurs filles suivre des cours

Les obstacles à la scolarité de Barsha ont commencé à disparaître lorsque Chandra Devi Mahara s’est rendue au domicile familial et a convaincu ses parents de l’autoriser à rejoindre 24 autres filles, non scolarisées et âgées de 10 à 14 ans, dans un cours de rattrapage non-formelle qui se tenait deux heures par jour, six jours par semaine pendant neuf mois.

En utilisant des programmes et des méthodes d'enseignement adaptés, les filles qui fréquentent ces classes voient leurs compétences élevées à un niveau adapté à leur âge avant de poursuivre leur apprentissage dans une école ordinaire. Ces classes font partie du programme Girls' Access to School (GATE), financé conjointement par l'UNICEF et le gouvernement népalais.

Barsha dans sa salle de classe à l'école de Shree Ram Narayan Ayodhaya, dans la municipalité rurale de Pipara, district de Mahottari au Népal.
Barsha dans sa salle de classe à l'école de Shree Ram Narayan Ayodhaya, dans la municipalité rurale de Pipara, district de Mahottari au Népal.
PME/Kelley Lynch

Au cours des deux dernières années, le programme GATE a facilité l'inscription ou la réinscription de plus de 10 000 filles jusque-là non scolarisées et trop âgées pour intégrer le système scolaire de manière régulière.

Le programme collabore étroitement avec les parents de ces filles et les écoles environnantes pour s’assurer que celles qui terminent le programme sont soutenues dans leur transition vers le système éducatif formel. Cela a permis que plus de 85 % d'entre elles poursuivent et achèvent leur éducation de base, malgré leurs conditions difficiles.

A l’issue de plusieurs interactions avec les parents de Barsha, Mahara a pu les convaincre de la nécessité et des avantages pour leur fille de rejoindre le programme, afin qu’elle puisse retourner à l'école plus tard.

Lorsqu'ils le lui ont fait savoir, Barsha se souvient qu’elle était si heureuse de savoir qu’elle irait à l'école.

Ce qui l'excitait le plus, dit-elle, c'était d'avoir des livres. « J'avais vu les livres de mes amis et je voulais aussi certains de ces livres. J'aimais beaucoup les photos. »

Un des dépliants de la campagne de sensibilisation des parents lancé en début d’année scolaire pour encourager les parents à envoyer leurs enfants à l’école
Au début de chaque année scolaire, les autorités locales lancent une campagne via des affiches, des dépliants, des annonces dans les journaux et à la radio pour sensibiliser et encourager les parents à envoyer leurs enfants à l'école. Les informations sur les taux effectifs de scolarisation sont par la suite envoyées aux différents districts.
Credit: PME/Kelley Lynch
Lors d'une action de sensibilisation des parents
Dans la province N°2, les données révèlent deux principaux facteurs d'inégalité : l'éducation des parents et l'origine ethnique des enfants. De nombreux parents, qui ne sont jamais allés à l'école eux-mêmes, ne comprennent pas l'importance de l'éducation, en particulier pour les filles. Des visites à domicile des parents d'enfants non scolarisés sont donc entreprises pour leur expliquer pourquoi leurs filles, tout autant que leurs garçons, doivent aller à l'école.
Credit: PME/Kelley Lynch
Déchargement de vélos devant être distribués aux filles d'un camion devant les bureaux de la municipalité de Pipara
Les autorités centrales et locales du Népal s'efforcent d'atteindre de scolarisation et de rétention de 100 % dans le district de Mahottari, l'un des 15 districts les plus pauvres du pays, notamment en distribuant des vélos aux filles afin qu'elles puissent facilement se rendre à l'école.
Credit: PME/Kelley Lynch
Des filles jouant dans la cour de l'école de Shree Ram Narayan Ayodhaya School à Pipra, dans le district de Mahottari au Népal
Le gouvernement accorde une bourse annuelle de 400 Roupies népalaises (NPR) à toutes les filles inscrites dans les écoles publiques pour encourager leur scolarisation. Les familles peuvent utiliser la bourse pour leur acheter des fournitures scolaires ou des uniformes.
Credit: PME/Kelley Lynch
Mohammed Ashik Khan, chef du Madrasa Darum Kerat Garvin Nawaz à Mahottari avec un de ses élèves.
De nombreux enfants musulmans sont souvent considérés comme non scolarisés. Leurs parents les envoient généralement dans des madrasas qui sont des écoles coraniques. Les madrasas peuvent être reconnus par le gouvernement qui peut les soutenir en leur affectant des enseignants mais, à la condition qu’ils ajoutent l'anglais, le népalais et les mathématiques dans leurs programmes d’enseignement qui se limitent généralement à l’enseignement de l'ourdou, du farsi, de l'arabe et de l'éducation islamique. Dans ce cas, le gouvernement peut alors octroyer des bourses aux filles pour leur inscription dans les Madrasas, compléter les salaires des enseignants et fournir des manuels scolaires.
Credit: PME/Kelley Lynch
Une enseignante pendant une leçon à l'école de Shree Ram Narayan Ayodhaya à Pipra, dans le quartier de Mahottari au Népal.
Le fait d'avoir des enseignantes, en particulier au niveau du primaire, est très important pour garantir l'inscription des filles. Lorsque les écoles viennent s'enregistrer auprès du gouvernement, on leur demande toujours de combien d'enseignantes elles disposent pour leur section primaire.
Credit: PME/Kelley Lynch
Les élèves recevant des fruits en guise de collation pendant une journée d'école
Pour augmenter les inscriptions et la rétention, fournir un déjeuner et/ou des collations aux élèves aide beaucoup. Le gouvernement a préparé un menu sain avec des plats spécifiques à cuisiner certains jours. Les écoles ont ouvert leurs propres cantines où elles cuisinent et servent de la nourriture aux enfants.
Credit: PME/Kelley Lynch
Des toilettes séparées et la fourniture de serviettes hygiéniques pour les filles sont deux éléments importants pour leur scolarisation
Lorsque des latrines sont construites dans des écoles, les autorités du district veillent à ce que les toilettes pour garçons et filles soient construites séparément. Ils exigent également que les toilettes des filles soient situées dans une zone où elles ne devront pas passer par celles des garçons pour s’y rendre. Des serviettes hygiéniques sont également fournies aux filles. Ces mesures rendent les parents plus disposés à envoyer leurs filles à l'école.
Credit: PME/Kelley Lynch
Une boîte  à suggestions
Chaque école dispose d’une boîte à suggestions pour permettre à la communauté de partager ce dont les élèves et les enseignants ont besoin, en particulier les filles et les enseignantes. Deux fois par semaine, la boîte est ouverte et les suggestions lues pour voir comment l'école peut y répondre.
Credit: PME/Kelley Lynch
Pendant une leçon du programme de rattrape scolaire des filles
Le programme GATE (Girls Access to Education) est un programme scolaire flexible pour les filles âgées de 10 à 14 ans. Le programme dure 9 mois et permet aux filles de rattraper rapidement les bases puis, selon leur tranche d'âge et leurs capacités à la fin du programme, d’intégrer le cycle normal de scolarisation dans la classe jugée appropriée à leur niveau.
Credit: PME/Kelley Lynch

Le Népal agit pour améliorer l'équité dans l'éducation

Le programme GATE est l’un des nombreux programmes émanant de la stratégie d’équité consolidée du Népal pour le secteur de l’éducation adoptée en 2014.

Cette stratégie avait pour but de permettre l'évaluation et la comparaison des disparités des résultats d’apprentissage au Népal et, sur cette base, de développer des interventions ciblées qui répondent aux actions qui auront été identifiés comme nécessaires pour réduire ces disparités.

Par conséquent, l'« indice d'équité » a été adopté par le gouvernement pour permettre la comparaison des districts et des municipalités en fonction de leurs disparités en matière d'accès, de participation et d'apprentissage.

Les districts où les disparités sont les plus importantes, dont celui de Mahottari où habite Barsha, ont été identifiés et dotés de ressources supplémentaires (dont un budget du gouvernement). De nouvelles interventions y sont également menées.

La mise en œuvre de la stratégie d'équité, qui inclue l'identification des districts sur la base de leur classement sur l'indice d'équité et la mise à disposition d'un budget supplémentaire et d'interventions ciblées, a été choisie par le gouvernement et les partenaires au développement pour être un indicateur de la composante de financement basé sur les résultats du financement du PME en faveur du Népal.

Avec l'introduction récente d'une structure fédérale dans le pays, les 75 districts précédents ont été remplacés par 753 municipalités.

En conséquence, le gouvernement a calculé l'indice d'équité pour toutes les municipalités, ce qui permet de cibler davantage les ressources. La municipalité de Pipara, dans laquelle réside Barsha, est l’une des municipalités des 15 districts les plus défavorisés du pays.

Comment fonctionne cet indice d'équité ?

L’indice d’équité s’appuie sur les données du Système d’information sur le suivi de l’éducation au Népal et les données d’enquêtes auprès des ménages sur le sexe, le lieu de résidence, le statut socioéconomique, l’ethnicité, la caste et le handicap.

L'indice a été élaboré par le gouvernement avec le soutien de l’initiative the Data Must Speak Initiative, qui vise à renforcer la qualité et l'utilisation des données pour la planification fondée sur les besoins, financé par le PME et mis en œuvre par l'UNICEF au Népal, à Madagascar, aux Philippines, au Togo et en Zambie.

L'indice d'équité permet aux planificateurs de l'éducation de comprendre la nature des obstacles à l'accès, à la participation et aux résultats d'apprentissage et de comparer leur gravité entre les communautés. Il est essentiel d'examiner les disparités plutôt que les moyennes dans le secteur de l'éducation au Népal pour garantir que les efforts sont ciblés sur ceux qui en ont le plus besoin.

Par exemple, un enfant au Népal bénéficie en moyenne de 6,7 années de scolarisation sur les 10 années possibles. Ce n'est bien sûr pas optimal, mais cela place le Népal au-dessus de nombreux autres pays de la région, dont l'Inde et le Pakistan.

Cependant, en ventilant ce nombre par groupes d'enfants en fonction de leur sexe, leur lieu de résidence, leur statut socio-économique, la caste et l'ethnie à laquelle ils/elles appartiennent, vous verrez qu'il y’a un groupe de filles, d'un certain groupe ethnique, qui bénéficie de moins de deux années de scolarité en moyenne.

Le Népal ayant fait des progrès importants au cours de la dernière décennie en matière d'inscription, il est important de soutenir le gouvernement dans des stratégies fondées sur des preuves pour cibler les ressources limitées à ceux qui n'ont pas bénéficié de ces progrès, leur permettant d'accéder à l'éducation, de participer et d'apprendre efficacement. L'utilisation de l'indice d'actions permet au gouvernement de justifier le ciblage de ces ressources.

Les planificateurs de l'éducation au sein des gouvernements locaux qui ont été sélectionnés sur la base du score de l'indice d'équité reçoivent de l’aide pour étudier ces scores, afin de comprendre dans quel.s domaine.s les disparités sont les plus importantes (accès, participation ou résultats d'apprentissage) et quels facteurs liés aux différentes dimensions de l'indice sont les plus dominants.

Barsha répondant à une question de son institutrice. Elle a excellé pendant les cours de rattrapage et cela lui a permis d’accéder au niveau 5 dans le système éducatif formel.
Barsha répondant à une question de son institutrice. Elle a excellé pendant les cours de rattrapage et cela lui a permis d’accéder au niveau 5 dans le système éducatif formel.
PME/Kelley Lynch

Sur la base de cette analyse, les planificateurs élaborent ensuite des plans de mise en œuvre qui permettent d'utiliser le budget supplémentaire pour mener des actions ciblées afin de réduire ces disparités. Le choix de ces actions s'appuie sur des interventions s’étant avérées efficaces dans des contextes similaires, notamment :

  • l’existence toilettes séparées et la disponibilité de serviettes hygiéniques pour les filles et les enseignants
  • la disponibilité d'enseignantes, qui donnent généralement aux filles la confiance nécessaire pour apprendre et rester à l'école
  • le soutien aux enseignants des madrasas (écoles islamiques) avec du matériel et une formation pouvant leur permettre d’enseigner également des disciplines non religieuses conformément au programme officiel
  • des programmes d'alimentation scolaire qui fournissent un déjeuner et/ou des collations aux élèves dans les écoles
  • des bourses scolaires pour réduire les coûts de scolarisation des filles
  • des campagnes annuelles d'inscription et de bienvenue à l'école
  • l'éducation des parents sur la valeur de la scolarité
  • la distribution de vélos pour faciliter les déplacements des filles vers et depuis l'école.

En quelques années à peine, l'indice d’actions a déjà généré des progrès impressionnants. Plus de ressources ont été allouées aux municipalités des 15 districts identifiés pour les interventions ciblées.

En 2019, une évaluation indépendante a confirmé qu'il y avait eu une réduction de 60 % du nombre d'enfants non scolarisés depuis l'introduction de l'indice d'équité dans les 15 districts ciblés en 2016.

Trouver les enfants les plus difficiles à atteindre

Fort de ce succès, le gouvernement et les partenaires au développement étudient actuellement la manière d'utiliser l'indice des actions et les plans de mise en œuvre de la stratégie des actions à l'échelle nationale.

Au Népal, 2,7 % des enfants - environ 900 000 au total - ne sont pas scolarisés. Armé des informations générées par l'indice d'équité et grâce à l'analyse effectuée par les planificateurs, le gouvernement mène actuellement une grande campagne intensifiant la sensibilisation pour scolariser ces enfants.

Barsha évolue bien et est décidée : « Je ne me marierai qu'après mes 20 ans », déclare-t-elle. « Dans mon livre d'études sociales, il est dit que les filles ne devraient pas se marier avant 20 ans. »

Lorsqu'on lui a demandé ce qui se passerait si ses parents insistaient, elle a regardé sa mère et dit: « Je dirai non. Je ne me marie qu'après mes 20 ans. »

Barsha faisant ses devoirs à côté de son frère cadet Badal
Barsha faisant ses devoirs à côté de son frère cadet Badal
PME/Kelley Lynch

Une chance d'améliorer les chances des enfants défavorisés

Grâce au programme GATE, Barsha a eu l'occasion d'apprendre le népalais, l'anglais, les mathématiques, les sciences sociales et les sciences pures. Elle assistait aux cours tous les jours et prenait ses études au sérieux. Tandis que la plupart des filles qui terminent le programme (de rattrapage) finissent par entrer dans l'enseignement formel au niveau 2 ou 3, Barsha a assez bien réussi à intégrer directement le niveau 5.

Le programme l’a aidé à passer d'une vie qui lui offrait peu d'opportunités à une vie où elle avait plus de moyens de tracer sa propre voie. Son rêve est de devenir un jour enseignante dans l’école où elle étudie aujourd’hui.

Alors que le Népal continue de s'acquitter de son engagement d'assurer à tous les enfants un accès à une éducation de qualité aux enfants dans un environnement d'apprentissage adapté et convivial, ceux d’entre eux qui ne peuvent pas aller à l'école seront confrontés aux obstacles les plus complexes.

Appliquer des approches fondées sur des preuves et leurs besoins (c'est-à-dire comprendre qui sont ces enfants, où ils se trouvent, pourquoi ils ne sont pas scolarisés et ce qui est nécessaire pour changer cela), comme avec l'utilisation de l'indice d'équité et les processus de planification basés sur les données qui en sont issues serait cruciale pour remplir cet engagement.

Pour reprendre les mots de Kamal Pokhrel, co-secrétaire du ministère de l'Éducation, des Sciences et de la Technologie du Népal :

« Les enfants sont et ont toujours été prêts à aller à l'école et à apprendre, c'est leur contexte qui crée des obstacles qui les empêchent de le faire. Notre devoir est de détecter et d'éliminer ces obstacles, même si cela devient de plus en plus compliqué de toucher ces enfants parmi les plus difficiles à atteindre ».

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