De Tocatta au bétail : la télévision fait la classe
Mary Burns examine l'utilisation de la télévision à des fins éducatives.
02 mars 2017 par Mary Burns, Education Development Center
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Lecture : 15 minutes
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Une antenne parabolique sur la terrasse d'une maison rurale au Myanmar (2016). Photo: Mary Burns

En 1996 – 1997, pour mon mémoire de maîtrise, j’ai fait des recherches sur le logement des populations à faible revenu dans les favelas de la périphérie de Porto Alegre, au Brésil. Chaque soir, vers 20 h, on m’accompagnait au car qui me ramenait à mon appartement à Porto Alegre. J'ai tout d’abord cru qu’il d’agissait de sollicitude pour ma sécurité. Mais j’ai vite compris qu’il y avait là une autre motivation – les personnes que j’interrogeais voulaient se libérer de ma présence afin de regarder leur feuilleton télévisé préféré, Rei do Gado (Le Roi du bétail).

Au cas où vous ne seriez pas incollables sur les feuilletons télé brésiliens (séries télévisées) des années 90, Rei do Gado était un western (avec des cow-boys, du bétail et des chevaux). Il comportait bien entendu son lot de relations clandestines et de familles à problèmes. Mais au-delà de tout ça, il traitait d’un sujet brûlant à l’époque, celui de la réforme agraire des régions intérieures du pays.

L’intrigue captivante de Rei do Gado, sa production de haute qualité et l'attention portée à un problème social si essentiel (l’inégalité en matière de richesse foncière et de distribution des terres) en ont fait une série extrêmement populaire (son côté salace n’y était sans doute pas pour rien non plus). Je n’ai pas regardé Rei do Gado, mais j'ai été impressionnée de voir comment le feuilleton avait influencé le dialogue national – et, à terme, la législation – sur la réforme agraire.

Je n’avais jamais vu – et n’ai jamais revu ça depuis – de programmes télévisés traitant de problèmes sociétaux et économiques souvent ignorés par le système politique formel. Au fil des ans, j’ai réfléchi au pouvoir et à la capacité de la télévision de divertissement à influer sur les croyances et infléchir des évolutions, en me demandant si elle pouvait en faire de même en matière d'éducation. C’est sur cette interrogation que porte ce blog.

« Toute télévision est éducative… »

La télévision est utilisée à des fins pédagogiques depuis des décennies — outil d’instruction (comme le programme mexicain Telesecundaria qui diffuse six heures de cours par jour aux enfants des zones isolées où les enseignants viennent à manquer), de formation professionnelle des enseignants (TV Escola au Brésil), d’enseignement général destiné aux adultes (l’Open University du Royaume-Uni), d’enseignement de la langue anglaise (English in Action au Bangladesh) ou bien de formation initiale des enseignants (Chine).

Malgré une longue histoire, la télévision instructive et éducative1 laisse un bilan mitigé en tant qu’outil de développement pédagogique, les acquis chez les apprenants étant en effet souvent contrebalancés par d’importants coûts de production et d'infrastructure. On ne trouve pas beaucoup de projets de développement éducatif financés par des bailleurs utilisant la télévision… sauf s’il implique un gros oiseau jaune.

« La question est : qu’est-ce que l’enseignement ? »

La télévision éducative rencontre davantage de succès lorsqu’elle est associée au divertissement - en particulier pour les enfants. Le meilleur exemple de « divertissement » pour les enfants est peut-être 1, Rue Sésame, dont les résultats pédagogiques restent durables et étendus.

Les enfants américains qui regardent Sesame Street, sont par exemple moins susceptibles de redoubler à l’école (Kearney & Levine, 2015). Dans le monde entier, les jeunes téléspectateurs de l’émission (Plaza Sesamo au Mexique et tout un ensemble de noms différents selon les pays) réussissent mieux aux tests de lecture / écriture et mathématiques que ceux qui ne regardent pas le programme (Fisch, 2005).

Figure 2 : Paraboles sur un immeuble d’Erevan, en Arménie (2016). Photo : Mary Burns

Figure 2 : Paraboles sur un immeuble d’Erevan, en Arménie (2016). Photo : Mary Burns.

En fait, bien qu’on ne considère pas qu’elle ait une valeur éducative, la programmation de séries télévisées s'est avérée, en toute discrétion, un moyen puissant de véhiculer des évolutions de comportement. En Amérique latine, où les telenovelas sont une institution, on reconnaît qu’elles ont contribué à la sensibilisation et l’implication dans la réforme agraire ; à convaincre les mères de l’importance des vaccins chez l’enfant ; à l’amélioration de la santé sexuelle, de l’alphabétisation des adultes, des droits des filles (Hegarty, 2012) ; et à l’amélioration du taux de fécondité des femmes (IDB, 2009).

Un baiser n’est qu’un baiser

L’impact des telenovelas et d’autres séries télévisées est particulièrement important en matière d'attitudes et de mœurs. La telenovela brésilienne Em Familia montrait la relation entre deux femmes, dont le baiser a lancé un grand débat national sur l’homosexualité. Les producteurs du feuilleton ont demandé aux téléspectateurs si les personnages devaient finir en couple (attention spoiler : oui).

De telles transformations des attitudes ne sont pas spécifiques au Brésil. À la fin des années 80, le feuilleton télévisé britannique The East Enders présentait un couple homosexuel homme. Leur premier baiser, quoique chaste, a entraîné un tollé général et l’agression physique d’au moins un des acteurs. Au troisième baiser, le public avait évolué.

Une conception intelligente

Les communautés ethniques vietnamiennes du Cambodge vivent dans des habitations flottantes, principalement sur le Mékong et le lac Tonlé Sap. À l’arrière-plan (à peine visible) un poste de télévision (2015). Photo : Mary Burns.

Les communautés ethniques vietnamiennes du Cambodge vivent dans des habitations flottantes, principalement sur le Mékong et le lac Tonlé Sap. À l’arrière-plan (à peine visible) un poste de télévision (2015). Photo : Mary Burns.

La plupart des telenovelas qui se sont avérées si influentes en termes d'évolution des coutumes ou de transformation des comportements « pro-sociaux » ont été délibérément conçues dans ce but.

Dans les années 70, Miguel Sabido, auteur de télévision et producteur mexicain, ancien directeur de l’Institut mexicain des Études de communication, a élaboré la méthode « Sabido ». Méthode de conception « ludoéducative », basée en partie sur la théorie de l’apprentissage social, la méthode Sabido est axée sur la création de programmes télévisés visant à la fois à « divertir et éduquer un public sur un sujet particulier, susciter des attitudes favorables, faire évoluer les normes, promouvoir et renforcer l’évolution comportementale et sociale » (Singhal et al, 2004:5).

La méthode Sabido comporte plusieurs éléments de conception clairs :

  • L’axe pédagogique : les feuilletons ludoéducatifs doivent être conçus pour éduquer un très large public sur un problème ou comportement particulier (par exemple, l’alphabétisation des femmes)
  • Une production de haute qualité : l’intrigue, l’histoire et la capacité de divertissement, etc. doivent être de grande qualité afin que le programme ait une large audience (Singhal et al, 2004:5).
  • Des personnages forts : les « bons » personnages sont associés aux comportements désirables (envoyer les filles à l’école) et les personnages « méchants » sont associés aux attitudes indésirables (harcèlement, sexisme, etc.)
  • Une morale claire : les bons personnages sont récompensés et les méchants sont punis pour que le public soit encouragé à imiter les modèles positifs (Singhal et al, 2004 :5).

La télévision utile au développement de l'éducation ?

Le secteur éducatif formel n’est pas tellement ciblé par la télévision « ludoéducative ». Pourtant, l’éducation se heurte souvent à de nombreuses croyances sociales que la télévision serait peut-être la mieux à même de traiter. D’où l’interrogation portée par ce post : ce type de télévision « ludoéducative » peut-il être utilisé pour traiter nombre d’attitudes et de valeurs qui entravent l'éducation et le progrès (par exemple, l'enseignement est inutile ou n’a aucune valeur, les personnes chargées d'enseigner ne sont pas suffisamment intelligentes ou compétentes) ?

Serait-il possible aux bailleurs ou Ministères de l’Éducation, en partenariat avec les médias, de développer des programmes passionnants qui traiteraient certains des principaux problèmes en matière d’éducation ou intégreraient dans les programmes existants des éléments suivant la méthode de conception de Sabido — des programmes télévisés (comme le film, Stand and Deliver) qui dressent un portrait positif des enseignants, présentent des classes où se pratique un enseignement de qualité (afin que les gens puissent le reconnaître) et l’enseignement comme une profession noble et honorable ?

Un village mondial ?

La « ludoéducation » vaut peut-être la peine d’être explorée pour plusieurs raisons. Tout d’abord, si la meilleure technologie pour le développement est une technologie que les gens possèdent, savent utiliser et apprécient, et dont l’infrastructure est omniprésente, alors la télévision remplit tous les critères.

Dans le monde industrialisé, la télévision et la radio sont les technologies les plus courantes (Nielson, 2016), et dans les pays en développement, 70 % des ménages possèdent la télévision. À part dans certaines zones de l’Afrique subsaharienne, dans lesquelles j’ai travaillé, je suis toujours frappée par l’omniprésence de la télévision – dans les favelas ou les colonias urbaines d’Amérique latine, dans les villages de montagne du Pakistan, dans les campagnes birmanes ou cambodgiennes. L’accès à la télévision continue de se développer et de se diversifier dans le monde entier – diffusion classique, par Internet, câble, satellite ou réseaux mobiles sur postes de télé, téléphones, tablettes et ordinateurs portables.

Ensuite, même si tous les pays ne possèdent pas de géants médiatiques comme Rede Globo au Brésil ou Televisa au Mexique, la plupart possèdent des infrastructures télévisées et des programmations locales. Les alternatives à la diffusion télévisée mentionnées dans le paragraphe précédent signifient que les programmes peuvent être produits de façons plus économiques qu'auparavant. Et le succès de la méthode Sabido dans la promotion de comportements positifs au moyen de séries télévisées s’est répandu et adapté dans un grand nombre de pays du monde entier (par exemple en Inde).

Troisièmement, les progrès en matière d’éducation tiennent souvent à une évolution de l'histoire et à la présence de modèles désirables. Aucune autre technologie ou medium ne peut communiquer d’histoire ni fournir un modèle touchant le public de façon aussi intime, personnelle et durable.

Enfin, le succès des feuilletons télévisés colombiens aux États-Unis, des telenovelas brésiliennes en Europe et en Afrique, et des feuilletons indiens au Vietnam, montre qu'une « ludoéducation » de qualité transcende les frontières — que les êtres humains, où qu'ils vivent, sont attirés par le pouvoir des histoires bien racontées.

Se distraire à en mourir ?

Il existe cependant de nombreuses préoccupations à l’encontre d’une utilisation de la « ludoéducation » pour le développement de l’éducation comme on le suggère ici – le coût et la difficulté de créer des programmes de qualité n’étant pas des moindres. Il est probablement acquis de dire que l'essentiel de la production télévisée est de qualité médiocre.

Il existe donc des préoccupations d’ordre moral et éthique. La télévision peut en effet renforcer les stéréotypes, promouvoir des comportements et attitudes que bon nombre jugent délétères plutôt qu'éclairés, et se montrer excessivement moraliste et réductrice. La télévision d’état ou influencée par les grandes entreprises peut tromper le téléspectateur, opprimer des idées et des informations, promouvoir des comportements antisociaux et anti-citoyens, faire de la propagande et / ou créer une pensée de groupe – et ce, à très grande échelle.

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Je conclue ce post là où il a commencé. La télévision a transformé les valeurs, croyances et attitudes sociales. Peut-elle faire de même en matière d’éducation ?

Remarques

  • « Toute télévision est éducative. La question est : qu’est-ce que l’enseignement ? » est attribuée à Nicholas Johnson, ancien président de la Commission fédérale des communications (États-Unis).
  • « Se distraire à en mourir » est inspiré de l’excellent livre de Neil Postmanparu en 1985 : Public Discourse in the Age of Show Business.
  1. Voir la note 25, p. 34 de cette publication pour saisir la nuance entre les deux termes.

Bibliographie

Balbino, J. (2015). O beijo gay na teledramaturgia: Uma visão panorâmica. Extrait de http://bit.ly/2isxG88

 

Fisch, S.M. (2005). Children’s learning from television. Extrait de http://bit.ly/2jnoW2C

 

Hegarty, S. (2012, April 27). How soap operas changed the world. Extrait de http://bbc.in/1tn1mjJ

 

IDB. (2009). Brazilian soap operas shown to impact social behaviours. Extrait de http://bit.ly/1n6tCIE

 

Kearney, M.S. & Levine, P.B. (2015, June). Early childhood education by MOOC: Lessons from Sesame Street. NBER Working Paper No. 21229

 

Nielsen (2016, June 27). The total audience report: Q1 2016 media and entertainment. Retrieved from http://bit.ly/293jm5l

 

Singhal, A., Cody, M.J., Rogers, E.M., Sabido, M. (2004). Entertainment-education and

social change: history, research and practice. (1st ed.). Mahwah, NJ: Lawrence

Erlbaum Associates Inc.

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